Je republie ce billet mis en ligne en 2010. Il fait suite au rapport publié en 2008, le Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social des Professeurs Joseph Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi, commandé 6 mois avant la crise 2008 et rédigé dans le contexte de la crise financière et économique mondiale. Il porte sur notre capacité à mieux mesurer pour mieux prévenir, mieux mesurer les enjeux de la croissance et introduit les notions de « bien être » et de « soutenabilité ». Il s’inscrit dans la liste des documents références vers le mieux mesurer pour mieux décider.

Vous pouvez consulter les 324 pages ici (rapport OFCE). Ce rapport est à rapprocher de celui du PIB vert et le calcul d’un revenu Hicksien de John Richard Hicks, économiste, qui œuvre sur l’économie du bien-être et son implication dans la comptabilité sociale, calcul d’un revenu basé sur la mesure W des richesses au sens large et dW le différentiel qui permet de dire si nous sommes en non soutenabilité.

En préambule, j’ajouterai que les systèmes de mesure et d’évaluation se multiplient à tous les niveaux de nos sociétés. Ils font débats, parfois de manière virulente, comme celui de l’ « évaluation par indicateurs dans la vie scientifique : choix politique et fin de la connaissance « , par Michel Blay (revue de la Cité). Idem pour l’évaluation scolaire ou encore l’évaluation dans les bilans comptables du patrimoine immatériel pour la valorisation de la durabilité d’une activité. 

Ce rapport, dit Stiglitz, introduit et sensibilise sur les sauts technologiques et scientifiques (mathématiques et statistiques, théorie de la mesure) que nous devons franchir pour mieux mesurer.

L’enjeu du rapport : ce document stigmatise l’  » incidence des indicateurs sur les décisions : les contradictions de perception et d’interprétation des mesures de décision, à l’ère du numérique, peuvent aller à l’encontre d’un équilibre, d’une amélioration de la vie démocratique d’un pays. Le ressenti du citoyen et les conclusions des techniciens de la mesure peuvent d’une part être contradictoires et d’autre part s’ajouter à la méfiance que certains auront des politiques ». L’enjeu est donc là : mieux mesurer pour mieux piloter les décisions et mieux communiquer sur les solutions retenues par les parties et les gouvernements.

Les auteurs justifient encore plus leur travail au vue de la crise non prédite par les instituts et les mesures : un indicateur qui aurait pris en compte l’endettement aurait pu minimiser les performances de croissances décrites dans les années 2004 à 2007. L’imminence d’une crise environnementale oblige d’obtenir des résultats quant à une meilleure mesure.

Le calcul du PIB est au coeur du sujet. Il fait la distinction entre « le bien être présent » et « la soutenabilité » :
* Le bien être est pluridimensionnel : santé, conditions de vie matérielles, l’éducation, activités personnelles et du travail, participation à la vie politique et la gouvernance, liens et rapports sociaux, l’environnement (présent et à venir), l’insécurité (physique et économique). Les dimensions subjective et objective sont toutes deux importantes. 
* La soutenabilité : quantités et qualités des ressources naturelles, du capital humain, social et physique dans le temps.

L’objectif du rapport : le PIB (et le PNB) telle qu’il est proposé actuellement, est une mesure inadaptée pour évaluer le bien être dans le temps sur les aspects économique, environnementale et sociale (la soutenabilité). La critique de la mesure :

* les processus de mesure en question et la lisibilité des résultats psychologiques (voir aussi « l’identification des processus médiateurs dans la recherche en psychologie », Markus Brauer (CNRS UPRESA 6024), L’année Psychologique, 2000, 100, 661-681.
* Le choix des concepts qui expliquent : le sens et l’interprétation contextuelle de l’information
* L’agrégation : « moyennisation » des données lisse les disparités (dont certains décideurs se font échos des problèmatiques de décision que celà engendre)
* L’information manquante : les concepts qui influencent un résultat et qui ne sont pas pris en compte
* Le besoin de multi-indicateur pour comprendre : le PIB est utile en soi mais pas suffisant (Produit National Net ou Revenu Réel des ménages)
* L’évaluation de la fiabilité des mesures (les systèmes de mesure) et l’amélioration de la qualité des outils de mesure et des indicateurs de performances du progrès social, et de la représentation des informations.

Les 12 recommandations pour mieux mesurer :

Recommandation n°1 : dans le cadre de l’évaluation du bien être matériel, se référer aux revenus et à la consommation plutôt qu’à la production
Recommandation n°2 : mettre l’accent sur la perspective des ménages
Recommandation n°3 : prendre en compte le patrimoine en même temps que les revenus et la consommation
Recommandation n°4 : accorder d’avantage d’importance à la répartition des revenus, de la consommation et des richesses (notion de répartition combinée).
Recommandation n°5 : élargir les indicateurs de revenus aux activités non marchandes (relever le défi de la valorisation des loisirs, l‘importance quantitative).
Recommandation n°6 : la qualité de la vie dépend des conditions objectives entre autres les personnes et leur « capabilité » (capacités dynamiques). Mesurer les possibilités de liberté de choisir (repose sur des informations basées sur des jugements de valeur).
Recommandation n°7 : les indicateurs de qualité de vie devrait, dans toutes les dimensions qu’ils recouvrent, fournir une évaluation exhaustive et globale des inégalités (entre génération, personne, sexe, groupe socio-économique).
Recommandation n°8 : des enquêtes devront être conçues pour évaluer les liens entre les différents aspects de la qualité de vie de chacun, et les informations obtenues devront être utilisées lors de la définition de politiques dans différents domaines.
Recommandation n°9 : les instituts de statistiques devraient fournir les informations nécessaires pour agréger les différentes dimensions de la qualité de vie, et permettre ainsi la construction de différents indices.
Recommandation n°10 : les mesures du bien-être, tant objectif que subjectif, fournissent des informations essentielles sur la qualité de vie. Les instituts de statistiques devraient intégrer à leurs enquêtes des questions visant à connaître l’évaluation que chacun fait de sa vie, de ses expériences et priorités.
Recommandation n°11 : l’évaluation de la soutenabilité nécessite un ensemble d’indicateurs bien définis. Les composantes de ce tableau de bord devront avoir pour trait distinctif de pouvoir être interprétées comme des variations de certains « stock » sous-jacents. Un indice monétaire de soutenabilité a sa place dans un tel tableau de bord ; toutefois, dans l’état actuelle des connaissances, il devrait demeurer principalement axé sur les aspects économiques de la soutenabilité (séparer la notion de « bien-être » et de « soutenabilité »).
Recommandation n°12 : les aspects environnementaux de la soutenabilité méritent un suivi séparé reposant sur une batterie d’indicateurs physiques sélectionnées avec soin. Il est nécessaire, en particulier, que l’un d’eux indique clairement dans quelle mesure nous approchons le niveau dangereux d’atteinte à l’environnement (du fait, par exemple, du changement climatique ou de l’épuisement des ressources halieutiques).

Vous trouverez dans ce blog la promotion de l’innovation scientifique, technique et méthodologique pour mieux mesurer, promouvoir des synergies de compétence sur les réflexions métier (la visualisation de l’information complexe comme indicateur global). Vous trouverez dans le billet interview des éléments de solution pour répondre aux enjeux de mieux mesurer.

 

Stéphane Chauvin, janvier 2010

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